top of page

Écrire un couple mixte blanc/non-blanc

Photo du rédacteur: Claire-Eliane Delhove
Claire-Eliane Delhove
9 août
6 min de lecture

Dernière mise à jour : 12 août

Pour mettre fin au racisme dans la société, les couples mixtes avec une personne blanche et une personne non blanche sont une bonne solution.

Non, je plaisante.

C'est ce qu'on aimerait tous croire, que les familles aux horizons différents se rassemblent dans la joie et la bonne humeur, en mettant de côté leurs préjugés pour parvenir à un équilibre magique multiculturel.

La réalité, c'est que les couples mixtes reproduisent le racisme de la société. Pour vous expliquer ce phénomène, je vais analyser le film You People, une comédie de Kenya Barris disponible sur Netflix depuis 2023.

L'affiche du film You People met en scène une famille juive blanche d'un côté et une famille musulmane noire de l'autre. Le couple mixte est au milieu.
L'affiche du film You People met en scène une famille juive blanche d'un côté et une famille musulmane noire de l'autre. Le couple mixte est au milieu.

Les bons points


Ezra (homme blanc juif) et Amira (femme noire musulmane) tombent amoureux. Jusqu'ici tout va bien, entre eux il n'y a pas de problèmes fondamentaux. Les ennuis commencent quand Amira rencontre les parents d'Ezra pour la première fois. Ces derniers sont l'archétype même des gentil·les racistes, à savoir des gens qui se pensent bien sous tout rapport, accueillants, heureux que leur famille évolue vers plus de diversité. Mais ce n'est pas parce qu'on est gentil·le et plein·ne de bonnes intentions que les stéréotypes et les maladresses disparaissent, et c'est exactement ce qu'il se passe pour Amira qui reçoit une avalanche de commentaires déplacés (mais qui se voulaient seulement curieux et bienveillants) sur son physique, sa religion et sa position de femme noire aux USA. Et cela se produit à CHAQUE FOIS qu'elle est en leur présence. Ça créé des moments de gênance qui, personnellement, m'ont fait rigoler. Des situations qui n'ont pas été au goût de tout le monde d'après les critiques que j'ai pu lire sur Allociné :

Je pensais que ça serai drôle et le casting avez l'air sympa, j'ai passé mon temps à être gêné. tellement gênant que j'ai pas réussi à finir le film... une honte.

Et pourtant... c'est la réalité. Quand on est en couple mixte, on est surexposé au racisme ordinaire, puisque celui-ci a lieu dans un endroit qui devrait être safe, à savoir la famille. C'est personnellement mon cas. À chaque réunion de famille, j'ai droit aux commentaires du tonton qui croit que j'ai quitté la misère africaine pour le confort européen, de la cousine qui me qualifie de mulâtre, de la tata qui me répète en boucle à quel point mes enfants métis sont les plus beaux, du cousin qui trouve une blague qu'il croit originale sur mes cheveux, etc. Oui oui. À chaque fois. Ça peu sembler exagéré, mais ce n'est que la triste réalité.


Dans You People, Amira répond aux remarques racistes par des sourires gênés. Elle sait que les gens qu'elle a en face d'elle ne sont pas méchants et pas mal intentionnés, elle choisi donc la technique de survie qui va préserver la fragilité blanche* de ses interlocuteur·rices et qui ne va pas activer la solidarité blanche** contre elle. C'est aussi la technique que j'utilise dans 95% des cas. Cette réaction préserve le statu quo, mais elle a pour conséquence de peser sur la charge raciale*** : alors que c'est nous qui sommes victimes de comportements déplacés, c'est aussi nous qui devons nous contrôler pour ne pas blesser l'autre, au risque de passer pour une personne agressive ou sans humour.

Amira face à la mère raciste d'Ezra.
Amira face à la mère raciste d'Ezra.

Face aux déluges de commentaires racistes, c'est parfois Ezra qui intervient pour recadrer ses parents. Ainsi, il se comporte en allié envers sa copine, car il a une position privilégiée pour plus facilement mettre fin aux comportements dérangeants de sa famille : il risque moins d'être exclu du cercle familial pour ça et on ne peut pas lui coller l'étiquette de victime.

Il est aussi arrivé à mon mari de prendre ma défense ou celle de nos enfants, même face à sa propre mère. C'est essentiel dans un couple mixte que le·la partenaire blanc·he fasse sa part du boulot pour atténuer la violence que subit le·la partenaire non-blanch·e. En sachant qu'à certains moments, c'est ce·tte même partenaire blanc·he qui se comportera en bourreau, car aimer une personne non blanche n'efface pas par magie des années de préjugés et de réflexes racistes.


À la fin, Amira n'en peut plus et met la mère d'Ezra face à son racisme (quel courage !). Réaction de la mère ? Elle pleure. Face à ses larmes, Amira se lance dans un long laïus sur la fragilité blanche (un peu forcé à mon goût), mais cette scène met en évidence le fait que les larmes des femmes blanches sont perçues comme plus touchantes et sincères que celles des femmes noires****. On entre donc dans un schéma d'inversion accusatoire, où la victime initiale est perçue comme la coupable à neutraliser (les personnes au cœur de polémiques utilisent souvent cette technique, consciemment ou non, puisque si des personnes non-blanches leur font remarquer leurs comportements racistes, elles s'offusquent en rétorquant avoir voulu bien faire, qu'on a mal interprété leurs propos, qu'elles défendent les opprimé·es et que d'ailleurs, si quelqu'un ose les traiter de raciste elles vont signaler les commentaires parce que c'est pas gentil de traiter les autres de raciste).


La résolution du film est amenée par Amira qui brise le tabou, ce qui provoque une prise de conscience de la famille d'Ezra, et qui sera achevée par le père d'Amira qui sera le premier à reconnaitre ses propres erreurs et à chercher à réparer. Le film évite ainsi de placer les personnages blancs en sauveurs, même si c'est peu réaliste que quelques confidences amènent autant de changement.


Les mauvais points


Pour construire certains de ses personnages, le film mobilise malheureusement des tropes racistes. Ainsi, on voit au début du film des proches d'Ezra correspondre au trope du "juif avide", des gens riches qui essayent d'arranger son mariage avec une fille juive de bonne famille et qui veulent lui offrir de meilleures opportunités professionnelles. L'autre trope concerne le père d'Amira joué par Eddy Murphy et qui est écrit comme un "homme noir en colère" parfaitement agaçant, fermé d'esprit, qui voit le racisme partout, se comporte mal avec Ezra et est tout le temps de mauvaise humeur. C'est ballot pour un film qui dénonce le racisme.

Le père d'Amira assis à côté d'Ezra, intimidant.
Le père d'Amira assis à côté d'Ezra, intimidant.

Enfin le dernier point négatif, c'est paradoxalement la résolution. L'Amour est la solution, et il a suffit d'ouvrir son cœur pour que chacun prenne conscience de ses erreurs et demande pardon. Bon d'accord, c'est un film humoristique léger qui plus est états-unien, je n'en attendais rien de ce point de vue. Le problème, c'est que beaucoup de gens croient qu'il suffit de prôner une tolérance universelle pour que les comportements toxiques ne soient plus un problème. Et bien souvent, cet effort est demandé aux victimes. On les somme de prendre sur elles, de ne pas faire de vague, de ne pas accorder trop d'importance aux propos racistes (quand on ne nous dit pas que "non ce n'est pas raciste"), et par notre inaction, cela devrait magiquement permettre une vie en communauté harmonieuse et sans conflit.


Sur son lit de mort, ma grand-mère (qui était blanche) disait encore des trucs comme "il y a trop de mélanges de nos jours". Je l'adorais, elle était très gentille avec moi, mais elle était raciste, et je ne lui en ai jamais voulu parce que je savais que c'était la société blanche qui lui avaient mis ces idées en tête et que ça ne faisait pas d'elle quelqu'un de méchant. Quand bien même, ce type de remarque au cœur de notre famille, ça blesse, et on ne passe pas au-dessus si facilement.


Conclusion


On résume avec les commandements du couple mixte :

  • Un personnage non blanc qui minimise la gravité des remarques racistes, tu n'écriras pas (sauf si ton but c'est de développer son mal-être).

  • Les biais racistes des personnages blancs par magie et par Amour, tu ne les feras pas disparaitre.

  • Pour une relation harmonieuse, un·e partenaire blanc·he allié·e, tu écriras (iel peut avoir quelques ratés, c'est pas grave).

  • Avant d'écrire un couple mixte sans racisme, tu réfléchiras à comment tes personnages se sont déconstruits.

  • Un•e sauveur•euse blanc•he, tu éviteras d'écrire !

*État émotionnel intense dans lequel se trouvent les personnes blanches lorsque qu’une personne racisée critique certains de leurs comportements jugés racistes (https://liguedesdroits.ca/lexique/fragilite-blanche/).

**"Dans la société, il existe ce que j’appelle la «solidarité blanche», l’accord tacite entre les Blancs pour que nous nous protégions, nous et notre racisme, pour que nous maintenions le statu quo" (Robin DiAngelo sur Libération).

***La charge raciale désigne la pression psychologique subie par les personnes exposées à de multiples formes de stigmatisation raciale, qui entraîne une adaptation constante de leurs comportements (https://fr.wikipedia.org/wiki/Charge_raciale).

Commentaires


Suivez-moi pour ne rien manquer de mon actualité

  • mastodon-icon-2048x2048-4vfeoo1f
  • Bluesky-Logo-Vector.svg-
  • Instagram
  • TikTok

© 2035 by The Book Lover. Powered and secured by Wix

bottom of page