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Passer de l'appropriation à l'appréciation culturelle dans la littérature

  • Photo du rédacteur: Claire-Eliane Delhove
    Claire-Eliane Delhove
  • 6 août 2025
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 18 août 2025

Vous avez sans doute déjà rencontré des oeuvres dont les auteurices ont été accusé d'appropriation culturelle.

C'est le cas d'Alma, le vent se lève de Timothée de Fombelle*. Dune de Denis Villeneuve**. Ou encore Avatar de James Cameron***.

Avant de savoir si c'est à tort ou à raison, si une communauté s'émeut de la façon dont elle a été représentée dans une oeuvre, elle, sa culture et ses problématiques, le minimum pour l'auteurice qui se prétend bienveillant·e est de l'écouter et de questionner sa posture.


L'appropriation culturelle, c'est quoi ?


Selon Rodney William, anthropologue africain-brésilien, l'appropriation culturelle désigne une forme de racisme, qui se produit lorsque les membres d'un groupe dominant utilisent les éléments culturels d'un groupe historiquement dominé, sans l'autorisation des membres de cette culture d'origine, ou sans la créditer ou la rétribuer****.

La question de l'appropriation culturelle dans la littérature n'est pas de savoir si oui ou non une personne issue d'un groupe dominant a le droit de s'inspirer d'une culture que son groupe domine pour écrire ses oeuvres (la liberté d'expression lui donne ce droit), la question est de savoir quels sont les privilèges qui lui permettent d'utiliser ces cultures, le respect qu'iel leur accorde et quelle posture l'auteurice adopte vis-à-vis des problématiques vécues dans la vraie vie par les personnes issues de cette culture utilisée pour l'oeuvre.

Car en effet, ne pas s'interroger là-dessus c'est une manifestation insidieuse du racisme et du colonialisme (et ce n'est pas la fin du monde, mais il est possible de lutter contre).


Il est de notoriété publique que les auteurices non-blanc·hes sont sous représenté·es dans le monde de l'édition (et les minorisé·es en général comme les personnes queer ou les personnes avec un handicap). Combien d'auteurices non-blanc·hes se sont vu refuser leur manuscrits parce que "les lecteurices ne vont pas s'identifier à un personnage non-blanc" ou "ce n'est pas comme ça qu'on imaginait un personnage de telle origine", combien de couvertures de romans ont perdu leur personnage non-blanc au profit d'un truc plus "neutre", combien de romans d'auteurices non concerné·es ont vu leur livre marketé comme étant inclusif, avec de la représentation, et applaudis parce qu'ils traitaient d'un sujet grave (comme la colonisation, l'esclavage etc.), comme s'il n'existait aucun·e auteurice concerné·e qui avaient déjà traité ce sujet mais sans avoir de visibilité ? Beaucoup.


Comment aller au-delà de l'appropriation culturelle ?


Il est tout à fait possible d'écrire sur une culture qui ne nous appartient pas et qui est dominée par notre groupe, à condition de pratiquer l'appréciation culturelle****.


L'appréciation culturelle implique un véritable intérêt et une compréhension d'une autre culture, en mettant l'accent sur le respect et la collaboration. Lorsque l'appropriation culturelle est effectuée de manière appropriée, elle reconnait et valorise les traditions, coutumes et pratiques d'une culture particulière sans se les approprier ou les marchandiser.


  1. Pour respecter une culture, apprenez à la connaitre

    Ne prenez pas des éléments culturels plic ploc dans votre histoire sans savoir d'où ils viennent ni leur signification. Les créditer, c'est encore mieux !

  2. Pour respecter une culture, respectez la communauté qui l'a initiée

    "J'aime bien le couscous mais pas les bougnoules" (vraie phrase entendue dans un média). Si vous empruntez un élément culturel qui ne vous appartient pas, la décence voudrait que vous vous montriez bienveillant envers la communauté à qui cet élément appartient. Une personne issue de cette communauté vous fait une remarque sur votre travail mais vous chassez son intervention d'un revers de la main parce que "vous êtes libre de faire ce que vous voulez", "non à la censure et à la bien-pensance" ? C'est irrespectueux. Sans passer pour un paillasson, le minimum c'est d'écouter et de se poser les bonnes questions. Si votre travail est correct, personne ne viendra vous embêter.

  3. Pour respecter une culture, vous pouvez la célébrer

    Vous avez un livre à vendre, d'accord, mais ne serait-il pas de bon ton de mettre en avant les auteurices issues de la communauté qui vous inspire ? Vous n'êtes sans doute pas le·la premier·ère à écrire sur le sujet, faire comme si vous alliez éveiller le monde à cette question alors que d'autre l'ont abordée avant vous (et peut-être mieux s'ils·si elles sont concerné·es), c'est malaisant.

  4. Respecter une culture, c'est oeuvrer pour les droits de ses membres

    Vous écrivez sur le racisme/la colonisation/l'esclavage etc. par empathie, parce que ce sont de tristes histoires. Mais vous ne dénoncez pas le racisme quand vous en êtes témoin, d'ailleurs vous ne savez rien des luttes contemporaines des communautés ayant vécu ces "histoires tristes", pire, vous minimisez parfois la souffrance des personnes en pensant qu'elles exagèrent, qu'elles font de la récupération, veulent juste attirer l'attention sur elles et par cette occasion, vous vous comportez comme un aggresseur·euse. Votre empathie n'est que virtuelle. Sans devenir activiste, le minimum serait d'interroger vos propres biais racistes pour éviter de faire du mal aux personnes issues de cette communauté que vous avez pourtant voulu mettre en avant.


Alt : affiche du film L'histoire de Souleymane représentant un homme noir avec une tenue de livreur. Le film échappe selon moi à l'appropriation culturelle car même si le réalisateur est un français blanc qui raconte les déboires d'un immigré noir, il a engagé la personne dont la vie a partiellement inspiré l'histoire pour jouer le rôle principal. Je regrette seulement que la promo mainstream du film ait tourné autour de concepts (miroir de l'âme, course vers l'avenir, la ville en ébullition) plutôt que d'en profiter pour clairement dénoncer la façon dont sont traités les sans-papiers.
Alt : affiche du film L'histoire de Souleymane représentant un homme noir avec une tenue de livreur. Le film échappe selon moi à l'appropriation culturelle car même si le réalisateur est un français blanc qui raconte les déboires d'un immigré noir, il a engagé la personne dont la vie a partiellement inspiré l'histoire pour jouer le rôle principal. Je regrette seulement que la promo mainstream du film ait tourné autour de concepts (miroir de l'âme, course vers l'avenir, la ville en ébullition) plutôt que d'en profiter pour clairement dénoncer la façon dont sont traités les sans-papiers.

Si vous faites tout ça, bravo, vous êtes dans l'appréciation culturelle ! Si pas et si vous avez du mal à comprendre pourquoi l'appropriation culturelle est un problème, je vous invite à vous pencher sur la façon dont vous vous positionnez par rapport au racisme systémique via les 8 identités blanches de l'anthropologue Barnor Hesse*****. Il s'agit d'une grille qui permet de se placer par rapport au racisme systémique, rien à voir avec le fait d'avoir la peau blanche même si le terme blanc est effectivement utilisé par l'anthropologue. N'importe quelle personne qui vit en Europe peut se placer dessus, même moi qui suis métisse. D'ailleurs, en supprimant le mot "blanc", on peut l'appliquer à toute forme de domination (queerphobie, mysoginie, validisme, classisme, adultisme, etc) :

  1. Le·la suprémaciste : pour lui·elle, le racisme (ou la queerphobie par exemple), c'est normal. Il·elle croit ouvertement et défendra la supériorité des blanc·hes (ou cis-hétérosexuel·les). Il y a peu de chances que cette personne écrive des personnages noirs (ou queer), et si c'est le cas, le risque d'appropriation culturelle est certain.

  2. Le·la voyeuse : il·elle aime les cultures noires (ou cultures queer) mais ne remet pas en question la suprématie blanche (ou cis-hétérosexuelle) car il·elle y perdrait ses intérêts. On peut classer les romans de Marlène Schiappa dans cette catégorie par rapport au racisme et au classisme. Le risque d'appropriation culturelle est très élevé.

  3. Le·la privilégié·e : Consciemment ou inconsciemment, il·elle se sent supérieur·e et souhaite "sauver" les noirs (ou les personnes queer). En fait, il·elle aide sans reconnaitre que son aide vient souvent d'une posture paternaliste voire dominante. Si il·elle reconnait l'existence du racisme (ou de la queerphobie), il·elle ne tente pas de le·la démanteler. Gros risque d'appropriation culturelle dans ce cas ! Ne pas "voir les couleurs" place la personne dans cette catégorie, car être aveugle aux couleurs c'est être aveugle au racisme et donc ne pas chercher à le démanteler.

  4. Le·la sympathisant·e : il·elle sera contre le racisme (ou la queerphobie), mais il·elle ne va pas trop se mouiller. Il·elle souhaite que tout le monde s'entende mais préfère éviter le conflit. Lorsqu'il s'agit d'être actif, de mettre quelque chose en jeu, soudain, il·elle n'est plus là. Cette personne peut écrire sur le racisme (ou la queerphobie) mais ne pas agir dans la vraie vie. Le risque d'appropriation culturelle existe bel et bien.

  5. Le·la confesionnal : il·elle pense que le fait d'être proche de personnes noires (ou personnes queer) est suffisant comme alibi. Il·elle cherche la validation de sa prise de conscience par les communautés non-blanches (ou communauté queer), plutôt que de l'utiliser pour réellement faire changer les choses. De plus, il·elle refuse d'accepter qu'il·elle a des privilèges.

  6. Le·la critique : il·elle est conscient·e des injustices et s'investit pour exposer la domination blanche (ou cis-hétérosexuelle) qu'il·elle questionne. Il·elle apprend, en parle aux autres blanc·hes (ou cis-hétéro) et prend des risques en refusant d'être complice. Mais il·elle va manquer d'activité. Dans cette posture le risque d'appropriation culturelle est faible !

  7. Le·la traitre : il·elle refuse la complicité, interpelle sa communauté et s'engage activement contre le racisme (ou la queerphobie) même lorsque c'est difficile et que ça le·la met mal à l'aise. Là aussi, le risque d'appropriation culturelle est très faible mais pas inexistant.

  8. L'abolitionniste : il·elle se bat pour démanteler le système et les institutions qui soutiennent la suprématie blanche (ou cis-hétérosexuelle). Il·elle refuse de laisser la blanchité (ou la cis-hétéronormativité) se réinsérer sous des formes plus acceptables (comme supprimer tous les programmes d'inclusion dans les institutions, merci Trump). Dans ce cas, s'il y a de l'appropriation culturelle, je veux bien manger ma casquette.

Alt : illustration du roman plein ciel représentant une oiselle prête à prendre son envol, des bougies à ses pieds. Peut-on dire que le roman Plein Ciel de Siècle Vaelban fait de l'appropriation culturelle ? Non. Parce que même si tous les personnages sont noirs, la culture présentée est d'inspiration occidentale. On ne fait pas d'appropriation culturelle avec une couleur de peau, une couleur ou une texture de cheveux. C'est cependant possible avec des coiffures, car c'est culturel (la coupe afro est une coiffure, pas le cheveu frisé).
Alt : illustration du roman plein ciel représentant une oiselle prête à prendre son envol, des bougies à ses pieds. Peut-on dire que le roman Plein Ciel de Siècle Vaelban fait de l'appropriation culturelle ? Non. Parce que même si tous les personnages sont noirs, la culture présentée est d'inspiration occidentale. On ne fait pas d'appropriation culturelle avec une couleur de peau, une couleur ou une texture de cheveux. C'est cependant possible avec des coiffures, car c'est culturel (la coupe afro est une coiffure, pas le cheveu frisé).

Conclusion


Vous qui écrivez sur des sujets qui concernent des personnes marginalisées et opprimées, sans être concerné·e, vous n'êtes pas obligé·e de militer tous les jours pour elleux, mais si vous décidez à un moment donné d'apporter votre pierre à l'édifice, faites en sorte que votre action ait un impact positif sur les victimes de racisme (de queerphobie, etc.). Ne vous comportez pas comme un·e voleur·euse qui entre, prend ce qu'il·elle veut, et ressort sans rien laisser derrière elle·lui.


Sources

****Mécanique du Privilège blanc, Estelle Depris, BINGE Editions

*****Inspiré du post du compte Instagram Culture dorée sur les 8 identités blanches

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